Les enjeux de la boucle locale
A l’origine, la « boucle locale » désigne les deux fils de cuivre de quelques kilomètres qui relient chaque utilisateur à une URA [1]. Ainsi la France compte environ 30 millions de boucles locales qui convergent vers 12000 URA. Le trafic téléphonique est échangé en 600 points répartis sur le territoire national, les CAA [2]. Au fil du temps, la boucle locale s’est chargée d’enjeux, sous l’action conjuguée de la déréglementation européenne et des évolutions technologiques.
La première innovation en matière de technologie alternative d’accès a été la mise en place de réseaux câblés, dans les années 80 en France, qui constituaient une deuxième infrastructure de boucle locale, en câble coaxial, dédiée à l’origine à la distribution analogique de programmes de télévision. Si le câble est aujourd’hui un pâle concurrent du cuivre sur la boucle locale Française, il n’est plus le seul : CPL, Wi-fi, Fibre, …les technologies d’accès fleurissent.
L’adsl est une innovation importante. Mais selon les pays / territoire la longueur moyenne de la ligne d’abonnés peut varier du simple au triple, avec l’incidence que l’on sait sur les zones « noires », sans desserte adsl. Les technologies alternatives de boucle locale (Wi-fi, CPL,…) auront au minimum pour fonction de colmater la fracture numérique.
Dans le même temps s’impose une autre innovation technologique capitale, celle de la « convergence numérique » (voix, données, images sur un même réseau). Aujourd’hui, la boucle locale n’ouvre plus seulement le marché de la téléphonie comme c’était encore le cas lors de la Directive européenne du 13 mars 1996. Toutes les boucles locales, adsl et alternatives, visent aujourd’hui le « triple play » et se positionnent en média universel.
La boucle locale est devenue le passage obligé pour l’accès aux services, à l’enseignement, à la santé, à la culture et aux identités communautaires, … Elle recouvre aujourd’hui de multiples enjeux : économique [3], d’aménagement et citoyen. Dans ce contexte, il serait étonnant que les technologies d’accès alternatives reste cantonnées au rôle de « supplétif » de l’adsl.
Le verrou de la boucle locale téléphonique
Le protocole IP est actuellement l’outil de mise en cohérence des technologies d’accès aux services en « triple play ». Mais où vont avoir lieu les échanges entre usagers ? Les uns connectés à un réseaux adsl, d’autres à un réseau wi-fi….
A l’identique du réseau voix, l’adsl dispose d’une base de 30 millions de paires téléphoniques qui convergent vers 12000 répartiteurs où les opérateurs installent leurs dslam. Les flux de la boucle locale sont ensuite véhiculés vers les FAI [4] qui donnent accès aux contenus/services de l’Internet. L’organisation des échanges depuis le client jusqu’au FAI fait l’objet d’un encadrement réglementaire du marché. En particulier, le nombre et l’emplacement des points d’échange IP sont soumis à réglementation.
Le Document d’orientation résultant de la concertation menée par l’Autorité de régulation des télécommunications sur l’interconnexion forfaitaire illimitée , soulignait en février 2001 l’intérêt de points de délivrance de ces flux, au plus près des lieux de collecte, à savoir les CAA [5], au nombre de quelques centaines. Pourtant, le cadre réglementaire actuel se limite à l’obligation de quelques dizaines points régionaux, concernant la délivrance du trafic IP adsl [6]. Certes, l’impatience n’est pas de mise. Le dégroupage ne peut pas être déployé partout et instantanément. Mais l’objectif n’est pas tant de souligner ici la faiblesse du maillage que la topologie du réseau.
D’une part, l’architecture mise en place est très verticalisée puisque près de 90% du trafic en « option 5 » remonte directement vers les nœuds d’échanges parisiens. D’autre part, aucun lieu de délivrance des flux IP n’est prévu entre les points régionaux et les 12000 répartiteurs. C’est pourtant autour des CAA que s’organisent les zones d’activité économique, d’habitations et de bassins d’emploi. Cette réalité est porteuse de sens en termes d’aménagement du territoire. « Les collectivités locales ne sont pas forcément intéressées par le dégroupage, mais elles le sont par la couverture Internet haut débit. …. En France, un nombre important d’organismes, notamment de grandes collectivités locales, ont bien compris qu’intervenir aussi au niveau métropolitain, et pas seulement sur la partie terminale, représente un facteur clef de développement….. ».
Les réseaux métropolitains, dont la zone de chalandise couvre plusieurs CAA, créent un échelon intermédiaire entre les milliers de répartiteurs et les dizaines de points régionaux où sont délivrés les flux IP [7]. Autre intérêt majeur de ces infrastructures : il est alors possible de collecter les flux locaux en provenance de technologies d’accès alternatives et de les faire converger vers des dispositifs « métropolitains » d’interconnexion IP, les MIX [8]. Car à ce jour aucun dispositif réglementaire d’échange local n’est encore fixé concernant les flux IP en provenance des autres technologies d’accès.
Finalement, la question n’est pas tant celle de la coexistence des réseaux d’accès que de l’interconnexion IP locale. Les réseaux métropolitains et leurs nœuds d’échange locaux, permettent l’agrégation des technologies d’accès. Ils font sauter le verrou de la boucle locale téléphonique et ouvrent des espaces de déploiement pour toutes les technologies d’accès, existantes et alternatives.
Entre éponges et châteaux d’eau
Outre le potentiel d’agrégation de flux « métropolitains », les nœuds d’échanges donnent accès aux services/contenus de l’Internet et valorisent les services/contenus locaux.
Le modèle dominant de distribution de produits et de services numériques est celui du château d’eau, simple et efficace : « des contenus en haut et des compteurs en bas ». Il fonctionne sans nœuds d’échanges locaux. Mais l’Internet bouscule ces modes de fonctionnement, à l’image du « peer to peer », cousin germain de la technologie d’accès wi-fi.
La métaphore de l’éponge [9] utilisée pour expliquer le développement de l’Internet, donne une perspective intéressante. « … ce réseau de réseaux ne se développe pas en suivant un plan préétabli mais se construit, … par l’agrégation progressive de multiples infrastructures locales autour des noyaux déjà existants. Cette croissance »en éponge« , pour reprendre une fréquente métaphore biologique, fut voulue mais non planifiée. » [10] Ainsi, de même que le modèle du château d’eau relève de la loi des vases communicants, se développe le modèle « en éponge » qui illustre une autre loi de la dynamique des fluides, celle de la capillarité.
Un exemple typique du modèle dominant est celui des « Major » [11] détenteurs des châteaux d’eau de l’industrie musicale mondiale et dont les contenus sont protégés derrière un impressionnant arsenal technico-juridique. Ces dispositifs répondent à l’objectif de valorisation d’un produit fini : le disque. La wiki-encyclopédie est exemplaire du modèle en éponge. Avec la participation de milliers de producteurs-consommateurs à l’élaboration du produit. On notera qu’à la différence du disque, la wiki-encyclopédie est un produit « jamais fini » et totalement « immatériel ».
Ces différences se répercutent sur les modèles technique, social et économique de production et d’accès aux contenus.
Alors que la production du disque s’entoure des mécanismes de protection de la propriété privée de biens matériels, le processus initial de production de la wiki-encyclopédie est un « don immatériel ». Cette première étape permet le façonnage du produit et la co-création entre producteurs et consommateurs. Elle abouti à la création d’un usage. Comme avec tous les produits issus de l’industrie « du libre », ce sont les service d’accompagnement de l’usage qui sont générateurs, dans un deuxième temps, d’une activité rémunératrice.
Socialement, l’individu du modèle classique est perçu comme un acheteur isolé et c’est le produit qui porte la valeur. Dans le modèle en éponge c’est le service qui prime et le réceptacle du service est l’individu mais aussi la communauté d’usagers : le lien social a de la valeur. Une valeur morale certes, mais aussi une valeur d’incidence économique.
C’est sur le premier kilomètre, localement et par le bas, que se jouent les hauts débits. Avec des réseaux d’accès (wi-fi, CPL, Xdsl, …) qui drainent les flux capillaires vers des nœuds d’échange locaux. La maîtrise et le développement de ces éléments d’architecture rendent possible le portage sur Internet de contenus et de services locaux et leur appropriation par les populations autochtones. C’est un élément de valorisation du local, face au « risque systémique d’une monopolisation accrue des moyens d’accès aux informations et aux connaissances » pointé par Philippe Quéau. C’est un enjeu majeur dans la société de l’information, car il conditionne la présence économique et identitaire des communautés.
La technologie adsl domine le marché, mais en terme de services elle s’inscrit encore dans la logique verticale du château d’eau. La technologie d’accès Wi-fi et les approches de type « peer to peer » sont probablement à ce jour les plus représentatives des échanges capillaires, transversaux et communautaires.
On peut encore rêver d’une wiki-encyclopédie en capacité d’agréger des contenus audio-visuels, dont la distribution serait rendue possible par un maillage de nœuds d’échanges locaux. Les réseaux d’accès qui permettront les échanges de flux transversaux et les processus de co-création de valeur sont encore à venir.
combes.claude@online.fr




